Le décès de Quentin Deranque suscite une avalanche de commentaires. Au sein de la gauche, notamment au Parti socialiste, une bataille de lignes politiques est lancée. Entretien avec Baptiste Ménard, adjoint au Maire à Mons-en-Baroeul et membre du Bureau National du Parti socialiste.
ATLANTICO : La mort de Quentin a-t-elle provoqué des remous au sein du PS et de sa direction quant à sa stratégie à adopter vis à vis de LFI ?
BAPTISTE MENARD : À ma connaissance, nos instances ne se sont pas réunies depuis ce drame et le premier secrétaire ne s’est pas encore exprimé.
En revanche, entre camarades, nous avons naturellement des échanges et des discussions. Beaucoup sont profondément choqués par cette violence politique qui se répand dans notre pays. Elle constitue également une manifestation de la grave crise démocratique que nous traversons.
Chacune et chacun souhaite que nous puissions retrouver les conditions d’un débat politique serein et apaisé, quelles que soient les positions exprimées par les uns et les autres.
Quant à l’opportunité de « maintenir un front commun », je vous rappelle que cela fait déjà un certain temps que nous ne partageons plus les mêmes axes, objectifs et choix politiques entre nos deux formations.
Selon vous, cette bataille de lignes au PS – rupture avec LFI ou maintien de l’alliance tactique – influence-t-elle déjà des décisions concrètes pour les élections municipales et législatives, ou le choix du candidat 2027 ? Quels élus ou responsables pèsent le plus dans ces décisions et quelles manœuvres internes sont visibles ?
Cette bataille de lignes politiques au sein du PS existe bel et bien. Je pense qu’elle prendra davantage d’ampleur après les élections municipales, une fois leurs résultats connus.
Nous aurons alors à faire un choix déterminant pour l’avenir de la gauche et, surtout, pour celui de notre pays. Les responsables des différents textes d’orientation auront naturellement l’occasion de s’exprimer dans les instances du parti afin de faire connaître leurs analyses.
Le moment que nous vivons est empreint de gravité. Je ne doute pas que chacun en mesure la portée.`
Nous sommes nombreux à considérer que les outrances et certaines positions exprimées sur des sujets fondamentaux, lorsqu’elles mettent en péril les valeurs républicaines, ne nous permettent pas d’envisager le renouvellement d’accords électoraux, que ce soit pour les municipales, les législatives ou la présidentielle. L’honneur de la politique exige de la clarté sur les valeurs et sur l’éthique.
Nous étions d’ailleurs déjà quelques-uns à le dire et à l’affirmer dès 2022. Et, d’une certaine manière, il est plutôt rassurant de constater que nous sommes aujourd’hui plus nombreux à partager cette conviction, notamment à la lumière des événements récents.
LFI a brillé par ce lien avec la violence politique. Comment le PS a-t-il réagi en interne à la mort de Quentin D. et aux accusations autour de LFI et de la Jeune Garde ? Y a-t-il eu des débats ou tensions visibles entre les différentes sensibilités du parti (Glucksmann, Eskenazi, Delaporte, autres) sur la stratégie à adopter vis-à-vis de LFI ?
Personne, au PS ne peut avoir quelque tolérance que se soit pour la violence. Le combat, ô combien nécessaire contre l’extrême droite et les groupuscules néo fascistes – qui sont une réalité – ne peut en aucun cas justifier cette violence qui amène à tuer.
On ne peut ni accepter ni tolérer à voir dans notre pays des citoyens mourir pour leurs idées quand même bien – en l’espèce – je ne partageais bien évidemment pas les convictions de la victime.
En tant que socialiste, je suis d’ailleurs meurtri que ces gens aient repris la beau terme de « jeune garde », historiquement lié au parti socialiste de Léon Blum.
A mon sens la question de la stratégie vis à vis de LFI ne se pose plus, dès lors que ce mouvement affirme clairement son intention prioritaire : éliminer le parti socialiste.
Des alliances avec LFI seraient « impensables » selon lui. La ligne Glucksmann fait-elle école ?
Si vous me le permettez, je n’ai pas attendu Raphaël Glucksmann – dont je partage la position – pour m’exprimer sur ce sujet. Dès 2022, j’ai considéré que le Parti socialiste commettait une erreur funeste en nouant un accord avec La France insoumise.
Cet accord nous conduisait à défendre aux législatives l’inverse de ce que nous avions affirmé lors de l’élection présidentielle de 2022, à tolérer des positions inacceptables sur l’Europe et sur la République, et à cautionner une manière de faire de la politique que je ne peux accepter.
J’espère donc que la position que quelques-uns d’entre nous portent depuis plusieurs années – et que Raphaël Glucksmann rejoint aujourd’hui – fera école.
Je crois, je crains et je regrette que LFI, par sa posture et ses outrances, soit devenue l’un des facteurs de la montée de l’extrême droite. Et c’est une perspective à laquelle je ne peux me résoudre.
Dans les discussions internes, quelle est la ligne dominante : maintenir un front commun avec LFI au niveau local ou se démarquer clairement ?
Comment pourrait-on « maintenir un front uni » avec La France insoumise alors que, que ce soit à Paris, à Lille ou dans toutes les villes dirigées par des maires socialistes, LFI les désigne comme son adversaire principal ?
Soyons sérieux et clairs : il ne peut pas y avoir d’accord avec LFI, ni au niveau local ni au niveau national, en tout cas pas au niveau des appareils politiques.
Que nous devions tenir compte des réalités locales de terrain ne nous exonère pas d’un minimum de cohérence et d’éthique.
En revanche, nous devons entendre le cri de nos concitoyens qui ont pu, par le passé, voter pour Jean-Luc Mélenchon. C’est un défi pour la gauche réformiste et démocratique à laquelle j’appartiens. Nous devons enfin porter un projet fédérateur, capable de susciter à nouveau l’enthousiasme.
Nous sommes nombreux à y travailler. Avec mes amis au sein de « Lueurs Républicaines », nous investissons par exemple en ce moment les questions régaliennes, que la gauche a trop longtemps écartées.
Comment les élus socialistes perçoivent-ils le risque d’être associés à une image de « brutalisation » ?
Je ne crois pas que les socialistes risquent réellement d’être associés à ceux qui ne cessent de les injurier.
Les militants et les élus socialistes sont, et resteront, au premier rang du combat contre l’extrême droite. Et c’est précisément pour cela qu’ils ne peuvent se permettre la moindre ambiguïté face à la tactique – à la stratégie du bruit et de la fureur – qui, en réalité, fait le jeu de cette extrême droite que nous combattons avec détermination.
Enfin, comment le PS anticipe-t-il la perception de ses électeurs : la brutalisation du débat politique peut-elle les détourner ou renforcer leur soutien pour un PS « responsable » ?
Il existe dans notre pays un « peuple de gauche », à la fois attaché au rassemblement et profondément fidèle aux valeurs républicaines, humanistes, laïques et universalistes.
Ce qui manque tragiquement aujourd’hui, c’est la force politique capable de répondre à cette attente. C’est là notre responsabilité.
C’est pourquoi j’ai récemment appelé à la mise en place d’une plateforme commune de la gauche démocratique, écologique et républicaine en vue de l’élection présidentielle de 2027. Nous devons nous y atteler dès le lendemain des élections municipales.
Bernard Cazeneuve et ses amis au sein de La Convention s’y disent prêts. Raphaël Glucksmann, avec Place publique, également. D’autres semblent ouverts à ce débat : je pense à Cécile Duflot, à Yannick Jadot, peut-être aussi à nos amis radicaux de gauche, et bien sûr à ces nombreux citoyens engagés dans la société civile ou dans des clubs.
Il y a une envie. À nous de retrouver l’esprit de conquête et de lutter contre la résignation qui voudrait nous faire croire que l’extrême droite aurait déjà gagné.
Quelle est la stratégie à adopter pour 2027 ?
Il nous faut d’abord combattre l’idée que les jeux seraient faits et que la victoire du Rassemblement national serait inéluctable. Les seuls combats perdus d’avance sont ceux auxquels on renonce.
Il nous faut aussi sortir des discussions alambiquées sur la primaire, qu’elle soit « petite » ou « grande ».
Les choses sont claires : La France insoumise aura son candidat, et son accession au second tour constitue la carte maîtresse du RN.
La gauche socialiste , démocratique, écologiste et républicaine doit donc avoir son propre candidat.
C’est elle qui seule peut nous permettre d’accéder au second tour puis de convaincre une majorité de nos concitoyens.
On dit souvent, à raison, que l’élection présidentielle est la rencontre d’un(e) candidat(e) avec le peuple, mais c’est aussi la capacité à porter un projet crédible et qui réponde aux défis de l’avenir .
Je sais que la politique peut changer la vie de nos concitoyens lorsqu’elle est exercée avec conviction et intégrité. C’est le sens de mon engagement
© Copyright 2024 Baptiste Ménard – Tous droits réservés – © Photos Pablo Bailleul / Ohitchprod – Charles Dewulf – © Vidéos Benoît Mariage – Conception Paul Martel